Cher camarade,
Mon témoignage ne te fera ni chaud ni froid. Tu en as vu d'autres!
Je suis un tout petit militant, depuis si peu de temps. Un adhérent à 20 Euros d'abord puis davantage depuis....je suis socialiste et j'ai pourtant mis des décennies avant de prendre une carte. Je voulais être certain de pouvoir m'inscrire dans les valeurs communes à celles et ceux, illustres ou anonymes, qui ont fondé puis construit puis transmis une histoire, celle du parti socialiste.
Il y a longtemps de cela aujourd'hui...et pourtant, c'était hier pour moi. Mon père était vivant, issu de cette tradition ouvrière qui l'avait portée à fréquenter les cocos (comme il disait lui même) et à adopter une partie de leur revendications humanistes (lui l'était vraiment). Je me souviens de la joie explosive qu'il n'a pas contenue, qui est allée jusqu'aux larmes lorsque le 10 mai 1981, la gauche, enfin, parvenait au pouvoir. Il n'était pas fan de Tonton (nous le nommions ainsi), moi, si! Il était pourtant heureux mon père et plus encore de voir rentrer des ministres "d'ouverture" (ce mot aujourd'hui tellement galvaudé), à la gauche, à la droite et dans la société civile.
Je crois avoir acquis des convictions à cette époque. J'ai admiré, comme d'autres notre président d'alors, le courage et la force des premières années. Je n'ai même pas condamné le virage de 84, faisant confiance à son intelligence politique. Je me suis engagé dans le milieu associatif, c'était ma façon de militer. Je ne l'ai d'ailleurs jamais quitté.
J'ai vu arriver des responsables qui inventaient, qui donnaient du rêve, qui changeaient la vie (du moins on arrivait à y croire un peu).
Je le dis sans ambages, ton passage à la culture est inscrit dans le marbre et c'est juste. Tu as su redorer ce blason français, tu as su remettre du sens dans ce mot. Tu as beaucoup, beaucoup apporté....et tu es à travers ça devenu une référence; aimé, admiré, courtisé peut-être!
Tu es bien entendu devenu pour moi un des repères politiques, un tremplin à mon élévation intellectuelle, si tant est que ce soit possible, un exemple de ce que peut-être un savant mélange de bourgeoisie et de conviction...tu avais le caviar simple :-)
Ta notoriété n'a pas faibli, tu as du avaler des couleuvres, comme d'autres, ton camarade Kouchner par exemple...tu as du abdiqué devant le système du parti, souvent, trop souvent à mon goût.....mais à ce moment là tu étais dedans et ton combat je le soutenais, il était légitime car ce que tu revendiquais avant tout, c'était la fidélité; en politique, c'est vraiment précieux (voir encore le camarade Kouchner)!
Mais voilà, il t'a manqué l'autorité que d'autres ont dans le parti et tu as doucement glissé vers la complaisance à l'égard de ceux qui, comme toi, se déclarent démocrates mais qui pourtant défendent un autre modèle de société où la tolérance est réservée aux riches, où la réussite est affectée aux privilégiés, ou le pouvoir se transmet....où je ne me retrouve pas.
François Mitterrand avait cette force intellectuelle de pouvoir fréquenter des individus éloignés de ses convictions profondes. Il n'a pas toujours été compris pour ça...mais il était au dessus de ça! Pas toi camarade, pas pour moi.
Je ne connais pas Nicolas Sarkozy comme toi tu le connais. Je suis un petit français moyen qui glisse doucement vers la précarité qu'il nous prépare. Toi tu es à l'abri. C'est sans doute pour ça que tu lui dis "Merci" Je ne vois de ce pouvoir que les travers, que les souffrances, que les conséquences....la monocratie évidente, la clanisme cynique et assumé. Je ressens une injustice profonde. Je voudrais avoir les moyens d'une certaine objectivité, je n'y arrive plus. La désillusion, le fatalisme m'empêchent d'y voir clair...et je me radicalise sans vraiment le vouloir.
Alors dans ce contexte, la partition toute culturelle et toute légitime qu'elle soit, jouée sur le thème de la gloire au soit disant progrès constitutionnel que constituerait ce vote historique (ça j'en conviens), tombe mal. J'ai très mal à l'admiration que je te porte encore, car je n'oublie pas ce que tu as donné à la gauche et au pays.
Je ne sais pas ce qui a guidé ton âme et conscience. Je ne sais pas de quel argutie on s'est servi pour te perdre ou te réduire à l'orgueil? Non ce n'est pas toi ! Alors quoi? Je ne comprends pas.
Ce vote est une défaite pour tout le monde et tu le sais :
Pour le président qui a ajouté un peu plus de suspicion autour de lui Pour la majorité qui ne s'en est tirée que par l'association éphémère de quelques partenaires ennemis? Pour le PS qui a montré une fois de plus qu'une seule voix pouvait l'enfoncer encore un peu... jusqu'où, jusqu'à le perdre vraiment? Pour la démocratie qui aurait impliqué une adhésion, alors que le vote est politique, salvateur de l'honneur présidentiel Pour l'avenir qui ne permettra certainement pas de corriger avant longtemps les manques essentiels de cette nouvelle constitution.
Pour toi qui aurait du, soit convaincre ton camp, soit te ranger à sa décision. C'est la première fois. D'autres se sont permis plusieurs écarts...mais ils n'avaient peut-être pas ton importance. A mes yeux c'est ainsi.
Je suis triste. Je reste socialiste. Je continue de croire à l'alternative. Mais je suis plus que jamais convaincu qu'elle passe par un profond changement d'attitude, d'habitude.
Ce que je dis là ne te fera ni chaud ni froid.
Je voulais tout de même te le dire, camarade.
Amitié socialiste
Edmond Thanel
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